Cela fait 70 ans que le mystère sur l’insurrection de 1947 plane. Plusieurs analyses émergent. Denis Alexandre Lahiniriko, historien, éclaire les esprits sur les zones d’ombre d’une page sombre de l’histoire de Madagascar.Les origines de l’insurrection de 1947 font polémiques. Quel est l’état actuel des connaissances sur ce sujet ?

Il faut rappeler les différentes thèses sur les origines de cet événement. Il y a tout d’abord celle de l’administration coloniale selon laquelle c’est le MDRM qui avait comploté l’insurrection du 29 mars 1947. Puis la thèse du MDRM selon la-quelle ce sont les autorités coloniales qui en seraient à l’origine. Le MDRM évoquait notamment la sûreté générale et ses barons, son chef, en tête. Selon le MDRM, devant la montée en puissance du mouvement nationaliste, les autorités ont voulu déca-piter l’organisation qui l’incarne c’est-à-dire le MDRM. Mais plus tard avec les recherches, les histo-riens ont mis en exergue le rôle important des sociétés secrètes Jina et Panama. Je pense notamment à la thèse de Benjamina Ramanantsoa. Puis avec l’évolution encore des recherches notamment avec l’ouverture des archives lors du cinquantenaire du mouvement, des historiens ont commencé à se rendre compte de la complexité de l’insurrection y compris ses origines Les résultats récents des recherches mettent en exergue d’autres paramètres à prendre en compte. Ainsi, dans mes recherches sur le parti, j’ai mis l’accent sur la fragilité organisationnelle du MDRM. Le parti était trop grand et son extension trop rapide à tel point qu’il souffrait d’une faiblesse organisationnelle. Il n’était pas en mesure de contrôler sa base. Or, les sociétés secrètes avaient justement travaillé sur cette base car elles pensent que la politique du MDRM basée sur le triptyque légalisme – non violence – électoralisme ne permettrait pas au pays d’accéder à l’indépendance. Ainsi, la base du MDRM s’est laissée en-traîner dans l’insurrection car le parti n’était pas en mesure de la contrôler. Donc, l’insurrection résulte de la faiblesse structurelle du MDRM.

Lire aussi  Commémoration du 29 mars - Hommages et intérêts
Le public méconnaît le Jina et Panama. Que faut-il savoir ?
Les sociétés secrètes ont existé avant la création du MDRM le 11 février 1946 à Paris. En fait, elles ont été absorbées par le parti car leurs militants ont rejoint le parti. Seulement et rapidement, la stratégie politique du MDRM a trouvé ses limites. Basé sur la lutte légale dans le cadre de la République, ses parlementaires ont échoué malgré les victoires électorales écrasantes en 1946. Du coup, une partie des nationalistes, dont les sociétés secrètes, ont pensé qu’il fallait adopter d’autres stratégies de lutte y compris l’utilisation de la violence. Ainsi, elles ont noyauté alors la base du MDRM celle que le parti n’était pas en mesure de contrôler. D’où la participation de la base du MDRM à l’insurrection sous la houlette des sociétés secrètes.

Quel est le rôle de Monja Jaona dans cet événement ?
Dans l’insurrection proprement dite, il n’a joué aucun rôle. Il était emprisonné. Par contre il était à l’origine d’une société secrète le Jiny à Manakara. Monja Jaona pensait que le Jiny et le Jina étaient la même chose. Certes il y a des liens car c’étaient des organisations secrètes nationalistes et surtout parfois leurs militants étaient les mêmes mais l’analogie s’arrête là. La Jina a lutté en tant que société secrète à part entière.

Dans les manuels d’Histoire de Madagascar, l’échec de l’insurrection de 1947 serait lié à des questions de trahison et délation: qui, quoi et pour quoi ?

C’est une question qui tient. Et je réponds aussi par des questions. Trahison par rapport à quoi ?Par rapport à qui ? En fait, il ne faut pas oublier que c’est une question politique. Et la moralité est une chose qu’on doit appréhender avec des pincettes quand on parle de politique. Le PADESM n’est pas le parti du traître. Ce parti pensait simplement que les contextes de l’époque n’étaient pas propices pour une indépendance immédiate. Il pensait que Madagascar devait évoluer d’abord notamment sur le plan social et quand le pays aurait évolué suffisamment sur le plan social notamment l’éducation, ce serait à ce moment que le pays devait accéder à l’indépendance. À cette époque, des élites, pour la plupart, venaient des hautes terres donc si l’indépendance était acquise à court terme ce serait au profit de ces élites. Donc pour que tous les Malgaches puissent participer à la direction du pays une fois l’indépendance acquise, le PADESM pensait qu’il fallait d’abord s’atteler à l’éducation et au social. Il s’agit ici d’une position politique comme une autre. Le MDRM comme les sociétés secrètes ont une autre position politique. Dans ce cas, on ne peut pas dire qui est traître et qui ne l’était pas d’autant plus que c’est l’aile gauche du PADESM avec Tsiranana qui allait plus tard ouvrir les négociations sur l’indépendance. Dans ce cadre, Le PSD n’a fait que rééditer ce que les parlementaires du MDRM ont fait en 1946 mais le PSD a le mérite d’avoir eu l’indépendance. Il est vrai que les contextes n’étaient pas les mêmes mais Tsiranana mérite quand même son qualificatif de père de l’indépendance malgache.

Lire aussi  Commémoration du 29 mars - Hommages et intérêts
Propos recueillis par Andry Riantsalama