La décentralisation effective commence à la base. Le fokonolona en est le premier responsable, d’après le président du Tambazotran’ny fokonolona mitantana harena voajanahary. Il donne un aperçu de l’importance de cette structure locale au niveau des fokontany.

On parle de l’existence de Tafo Mihaavo, de quoi s’agit-il ?
Tafo Mihaavo diminue les termes « Tambazotran’ny fokonolona mitantana harena voajanahary ». Ce réseau regroupe des fokonolona chargés de la gestion des ressources naturelles dans leurs régions respectives. Tafo Mihaavo a été créé en 2012 à Anjà, commune d’Iarantsena, dans le district d’Ambalavao, et il compte à l’heure actuelle 482 fokonolona dans dix-huit régions. Ces derniers notent plusieurs problèmes quant à la gouvernance et le développement durable et ils ont décidé de se fédérer pour réussir les actions de plaidoyer et de lobbying, car ils ne veulent plus être considérés comme des gardiens de parcs, mais plutôt comme des structures à qui on délègue un pouvoir.

Quelles sont vos principales activités ?
L’environnement constitue un levier de développement pour le pays. Nous avons élaboré un plan d’action et une stratégie pour la gestion durable des ressources naturelles, pour le bien-être des générations actuelles et futures, suivant cinq grands axes à savoir l’environnement, l’économie et le social, le juridique, la gouvernance et la gestion, le réseau, la culture et la communication. Nous travaillons maintenant sur la réforme des ordonnances 73-009, 73-010 et 73-040 régissant les droits fondamentaux du fokonolona. Nous avons finalisé le projet de loi et attendons l’implication des techniciens des ministères-clés concernés, tels que le ministère de l’Environnement, de l’écologie, de la mer et des forêts, celui de l’Aménagement du territoire parce que les discussions sur la décentralisation dépendent de toutes ces parties prenantes. Nous comptons organiser un atelier le mois prochain et soumettre le projet à l’Assemblée nationale en décembre. À propos de cette décentralisation, nous aimerions éviter les décisions descendantes et que les décideurs et les fokonolona discutent directement sans intermédiaire.
Pouvez-vous nous dire les avantages au cas où la gestion revient au fokonolona ?
Le fokonolona est le premier responsable de la gestion des aires qui l’entourent. Il est capable de freiner le pillage des richesses et le fokontany pourra ainsi supporter la commune dans laquelle il se trouve. Prenons le cas d’Anjà qui dispose d’un fonds communautaire de 70 millions ariary, perçu par le tourisme communautaire. Le fokonolona construit des écoles, des barrages, et paie ses ristournes à la commune. Il élit une structure exécutive, une assemblée générale, une cellule de suivi-évaluation comprises dans le Vondron’olona ifotony (VOI), représentant le fokonolona, et qui fonctionne en tant que comité de gestion.

Comment assurez-vous la liaison entre les membres du réseau ?
Il y a tout d’abord une assemblée générale à laquelle participent tous les membres. Un bureau national coordonne le réseau et les conseillers régionaux s’occupent du suivi. Ils peuvent organiser une assemblée dans leur région respective selon leur structure en tant que fédération, union ou VOI. Notre réseau fait également partie du consortium Les Aires et territoire du patrimoine autochtone et communautaire (Apac) qui nous relie à l’international en termes de gouvernance locale et de conservation de la nature.

Les fokonolona et les communautés de base rencontrent souvent des problèmes quand on aborde le sujet de l’environnement. Comment guérir ces maux ?
Les fokonolona se heurent continuellement avec le problème foncier. Nous pouvons citer les cas de responsables de sociétés minières qui accaparent des terrains. Ils détectent les parcelles et reviennent un peu plus tard, se munissant de papiers officiels pour déloger les habitants des terres de leurs ancêtres et ils deviennent propriétaires. Ils n’ont ni un cahier des charges ni les résultats d’une étude d’impact environnemental. Nous tenons à préciser que la consultation ne suffit pas. Les deux parties doivent négocier ensemble et trouver un terrain d’entente sur l’exploitation des ressources naturelles, si elle est bénéfique à la population locale.

Ces derniers temps, on entend parler de trafic, de commerce illicite. Comment le fokonolona pourra-t-il agir pour empêcher un tel crime contre l’environnement ?
Nous pouvons partager les expériences du fokonolona de Didy qui a lutté contre l’exploitation illicite de saphir. Des éléments des forces de l’ordre ont été dépêchés pour les faire partir, mais en vain. Le fokonolona, outré par la destruction de sa culture et de sa société, s’est dressé contre les exploitants en les cherchant au plein cœur du parc et en leur ordonnant de lever le camp. La majorité est partie, mais quelques personnes pousuivent leur acte illégal en cachette.

D’après vous, pour quelles raisons le crime contre l’environnement persiste-t-il ?
La corruption cautionne le pillage des richesses. Si nous prenons le cas des bois de rose à Maroantsetra, ceux qui parviennent à soudoyer les hauts responsables sortent indemnes. Une personne a été prise en flagrant délit et le VOI a interpellé les autorités. Contre toute attente, le présumé s’est plaint qu’il a été victime de diffamation publique et s’est retourné contre le VOI. Nous comprenons que lorsqu’une communauté gêne les intérêts d’une haute personnalité, la première n’obtiendra jamais gain de cause.

Jusqu’où le fokonolona pourra-t-il exercer sa pression faute de dina ?
Nous vous assurons que si le fokonolona assume réellement ses responsabilités sans qu’il ne soit menacé, il pourra éradiquer le trafic d’influence. Un opérateur a voulu monopoliser un bassin d’anguilles dans un fokontany de la région Atsinanana. Il a été accompagné de plusieurs responsables étatiques et d’un papier officiel attestant que le terrain et le lac lui reviennent de droit. Le fokonolona ne s’est pas laissé faire et contré le businessman. L’union fait la force.

Nous savons que les autorités détiennent le pouvoir et que si elles interviennent ou mettent la pression sur le fokonolona, celui-ci n’aura qu’à accepter ses ordres…
Une chose nous étonne. Le VOI bénéficie d’un transfert de gestion, mais jamais l’appui de l’État. Pourtant, ni le fokonolona ni le VOI ne disposent de moyens nécessaires pour mener à bien les actions de conservation et de protection. Il a besoin d’argent pour le zonage, le contrôle des cahiers des charges et la prestation des techniciens. L’État devrait ainsi considérer les membres de VOI comme les enseignants Fram, car ils sont les premiers responsables de patrouille et de contrôle. L’État dit transférer la gestion et non les richesses. Quand il parle de protection, il confie que les ressources appartiennent à la population locale et qu’elle n’a pas besoin d’être payée pour ce devoir. Quand un profit plane quelque part, l’État énonce que les ressources lui appartiennent.
Quelles solutions proposez-vous alors ?
Il importe de réformer la loi sur la Gestion locale sécurisée ou Gelose en vue d’une meilleure gestion décentralisée des ressources naturelles. Les VOI sont incités à adopter le statut d’organisme non gouvernemental alors que cela pourrait engendrer un conflit d’intérêt entre le fokonolona et le VOI. Le premier représente la structure suprême d’un fokontany alors que le second ne joue que le rôle de comité de gestion.
En trois ans, quels résultats avez-vous récolté dans vos interventions ?
Le dernier, et non le moindre, intéresse les bonnes pratiques qui nous ont valu le Prix de l’Équateur. Madagascar figure parmi les 21 pays pré-sélectionnés sur 1400 participants. Nous participerons à la réunion de la Convention-Cadre des Nations unies sur les changements climatiques à Paris. Madagascar a été retenu grâce à l’union Soa Mitambatra dans la région Menabe. Le fokonolona a réussi à protéger une forêt de palmiers qui s’étale sur une superficie de 14910 hectares, et un lac de 165 hectares. Bien avant son intervention, une société de culture de tabac a investi les lieux et n’a pas respecté les règlements, l’union a constaté des feux de brousse. Soa Mitambatra est parvenue à inverser la tendance, et le réseau Tafo Mihaavo en est fier. En outre, elle a créé un fonds communautaire pour le développement de la pêche, promu l’approche genre et amélioré le volet social en se focalisant sur l’éducation et la santé.

Quelles sont les perspectives du réseau pour les prochaines années ?
Reconnaissant la valeur du fokonolona, de ses organisations et structures fédératives à tous les niveaux, nous allons renforcer les assises du réseau en partageant les valeurs entre fokonolona, proposer la réforme des textes fixant les droits fondamentaux des fokonolona, capitaliser et diffuser les bonnes pratiques au niveau régional, national et international. Nous envisageons de mettre en place des Apac, renouveller les transferts de gestion et surtout renforcer les capacités des fokonolona.

Propos recueillis par Farah Randrianasolo