Conseiller consulaire des Français de Madagascar et ayant déjà parlé suite aux sollicitations du Comtié des Français d’origine indienne de Madagascar (CFOIM), Jean-Hervé Fraslin aborde avec inquiétude la prolifération des rapts de famille d’opérateurs économiques de nationalité française. Selon l’élu, il est urgent que l’État prenne en main le sujet pour rassurer les gens. L’image de Madagascar, vis-à-vis des investisseurs nationaux et internationaux, est en jeu.

La fréquence des kidnapping est inquiétante, ces derniers temps. La sécurité des investisseurs et des ressortissants de nationalité française ne serait-elle donc pas, suffisante ?

Si votre question est de savoir si la sécurité est suffisante, la réponse est clairement non. Les investisseurs de toute nationalité, y compris des Malgaches sont préoccupés par la dégradation de la sécurité des personnes?d’abord, puisqu’on parle d’enlèvement. Pareillement, pour la sécurité du cadre des affaires. Des problèmes judiciaires auxquels tous les gens qui ont des activités économiques sérieuses, ici, sont confrontés à un moment ou un autre.

Vous avez réagi publiquement face aux enlèvements de ces derniers temps, pourquoi ?

Concernant les rapts qui se sont multipliés ces derniers temps, en ce qui me concerne, en tant que conseiller consulaire, j’ai d’abord été sensibilisé par des Français d’origine indienne et je suis intervenu de manière publique, quand il s’agissait du kidnapping d’un élève du lycée Français, parce que j’exerce une responsabilité dans ce domaine. Je suis administrateur de l’agence pour l’enseignement français à l’étranger. Je considère, aussi, qu’un enfant français enlevé sur le chemin de l’école est un mauvais signal envoyé à l’ensemble de la communauté scolaire et éducative. Pour nous, il n’y a pas de distinction, quelle que soit l’origine, le lieu de naissance, la couleur de la peau ou la confession de l’enfant. C’est un élève et sa sécurité nous préoccupe. Les familles craignent d’ailleurs que ce ne soit pas une communauté particulière qui soit ciblée. Et que si ces phénomènes restent impunis, chacun peut craindre qu’un jour ou l’autre ce sera son enfant qui sera en danger, qu’il soit Français, Malgache, ou d’une autre nationalité. C’est à ce moment que je suis intervenu, pour la première fois, au lycée Français, à la demande de l’association des parents d’élève et ensuite, du Comité des français d’origine indienne de Madagascar (CFOIM). Quand j’ai appris, dimanche dernier, le rapt de Yanish Ismaël, cela m’a touché personnellement parce que c’est une famille que je connais bien. (…) J’ai des relations professionnelles avec son père que j’ai eu l’occasion de rencontrer avec ses fils et donc, je connais personnellement la victime. (…) Ce cas particulier est d’abord une question personnelle. Ça me touche parcequ’il s’agit?
de?quelqu’un?que?je connais et que j’apprécie aussi pour son engagement citoyen à Madagascar. Pour les actions qu’il mène (…), outre développer son patrimoine économique, il soutient des?actions?sociales
(…).

Quel message, cette situation envoie-t-elle aux investisseurs travaillant, ou souhaitant travailler, à Madagascar, selon vous ?
C’est un signe particulièrement inquiétant lorsque les victimes sont des gens qui sont, non  seulement, des hommes d’affaire mais, aussi, des personnes engagées socialement. (…) Il n’y a pas de doute, c’est un message négatif. Dès lors que ces affaires sont médiatisées, forcément ça circule. Un investisseur, quelle que soit sa nationalité (…), quand il voit à la Une des journaux que des opérateurs économiques sont victimes d’enlèvement, forcément ça pourrait l’effrayer. Cela pourrait l’amener à se dire qu’il faudrait mieux chercher un pays où les conditions de sécurité seront meilleures. Donc, ça risque de détériorer l’image de Madagascar. Peut-être, d’ailleurs, que l’affaire a été excessivement médiatisée (…) néanmoins, c’est une préoccupation permanente. Je pense qu’il est urgent que les autorités s’emparent de ce sujet pour rassurer les gens et montrer qu’il y a des résultats dans les enquêtes et les arrestations et que les auteurs, les complices, les commanditaires soient jugés et punis sévèrement. De telle sorte que le processus s’arrête. Je crois que c’est possible.

Y-a-t-il réellement un sentiment d’impunité vis-à-vis de ces rapts et d’autres crimes contre les ressortissants étrangers ?

Mon avis est partagé, parce que, d’une part, j’ai eu connaissance, durant les 27 ans que je suis à Madagascar, d’un certain nombre de, non seulement,?d’enlèvements mais,?également,?de meurtres de Français ou de Malgache qui ont abouti. Je crois qu’il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac. Je ne suis pas de l’avis de ceux qui dénigrent en bloc. C’est important de relever qu’il y a des enquêtes qui ont abouti?et??des condamnations qui ont été prononcées. Que les autorités policières malgaches ont obtenu des résultats réels. Sur ces séries de kidnapping,?toutefois, force est de constater que le processus n’est pas?interrompu.?Au contraire, nous avons le sentiment qu’il s’accélère. Tout le monde entend un certain nombre d’insinuation?et?d’hypothèse, comme quoi il y aurait des complicités, et je crois que c’est contre-productif pour l’économie de Madagascar. Je pense que les autorités malgaches peuvent agir pour, justement, démontrer qu’elles ne sont en rien complices, en mettant plus de moyens pour que les enquêtes aboutissent ou, si nécessaire, en sollicitant la coopération technique internationale.

À quels genres de moyen pensez-vous ?

D’abord, des moyens humains, à Madagascar, une affectation des ressources de police et de justice, d’avoir des enquêteurs spécialisés, des magistrats spécialisés qui puissent coordonner des enquêtes sur l’ensemble du territoire. C’est ce qui a été fait avec la proposition d’un magistrat référent. C’est-à-dire, un magistrat nommé par le ministère de la Justice. Un magistrat qui pourrait être en contact avec les procureurs des différentes juridictions en charge de ces enquêtes et centraliser les donnés. Pour pouvoir rapprocher les différentes sources et informations collectées durant les enquêtes successives, où il y a d’éventuelles similitudes, par exemple, dans le mode opératoire.

Avant son départ, l’ancien ambassadeur François Goldblat avait donné une liste de présumés responsables de ces rapts aux autorités malgaches. Auriez-vous des informations sur ce qu’il en est, actuellement ?

Je tiens à préciser, que je ne m’exprime pas au nom des autorités françaises. Je ne suis pas investi par l’administration. Je ne suis qu’un élu local. Pour avoir la position des autorités françaises, il faudrait s’adresser à l’ambassadeur, ou au consul général. Moi, j’exprime un point de vue particulier d’un élu. Cette liste dont vous parlez, qui aurait été établie par François Gollblat, ou par son équipe à l’époque, je n’en ai personnellement pas eu connaissance. J’en ai entendu parler comme tout le monde car, elle a été citée dans des discours publics à l’occasion d’une réunion de la communauté?française. N’ayant, cependant, pas eu accès au dossier, je suis incapable de me prononcer sur sa consistance. Il appartient à ce qui le connait, du coté des autorités françaises et de celui des autorités malgaches, auxquelles le dossier a été transmis d’apprécier ce qui peut en être fait.

Vos propositions…

Mais, c’est déjà du passé un peu ancien. Je pense qu’aujourd’hui, il faut regarder les choses sous un angle nouveau, notamment, à la lumière des cas récent. À celui d’un nouvel esprit de coopération auquel j’essaie de contribuer à insuffler qui consiste à vouloir travailler ensemble pour une chose ayant un intérêt commun. C’est dans l’intérêt des investisseurs qui sont, majoritairement, malgaches, qui peuvent être aussi, malgaches et français, ou français et qui répondent à un besoin de développement de la Grande île (…). C’est sous cet angle-là que, Madagascar devrait d’abord, mobiliser ses compétences, ses propres ressources. Et ensuite, de faire appel, si besoin, à la coopération technique des pays qui sont prêts à l’aider (…).

Certes, mais comment et de quelle manière ?

Je ne suis pas spécialiste. Je ne peux pas répondre à cette question (…) mais pour en avoir parlé avec des gens dont c’est le métier, je sais qu’il y a, aujourd’hui, des moyens de surveillance téléphonique qui sont peu utilisés, à Madagascar, pour une double raison. La première serait que l’organisation judiciaire malgache n’est pas agile dans la formulation de réquisition auprès des opérateurs téléphoniques pour l’écoute des communications.?La deuxième serait que les cartes SIM sont, trop souvent, non identifiées (…). Voilà deux opportunités de règlementtation. Rendre plus facile et plus rapide les réquisitions par les magistrats, avec une obligation des opérateurs de répondre rapidement. Et d’autre part, cesser de distribuer des cartes SIM sans que les utilisateurs soient identifiables. (…) Des moyens techniques d’investigations sont, ensuite, utilisés dans d’autres pays. En France, par exemple, suite aux nombreux attentats, des moyens de surveillances ont été développés, en coopération, parfois, avec d’autres pays. (…) Je crois qu’il serait utile, à Madagascar, pour la sécurité des personnes, des investisseurs,?que?de?tels moyens soient mis en service. Je crois que les compétences intellectuelles existent, dans la Grande île, mais, il faut reconnaître que ces moyens sont quelque peu coûteux et nécessitent des équipements. Une demande de coopération renforcé dans ce domaine pourrait être entendu si elle était formulée par les autorités malgaches.

En matière de coopération, justement, vous étiez l’un des fervents partisans du président Emmanuel Macron, durant les dernières présidentielles. Son entrée à l’Elysée, pourrait-elle booster la coopération entre les deux pays, notamment, en matière de sécurité ?
Je l’espère, sur le domaine de la sécurité, (…) le président Macron, dans sa campagne, contrairement à d’autres, n’a pas insisté sur la nécessité de construire des milliers de cellule de prisons supplémentaires, de créer ou rétablir des frontières. Il a, au contraire, développé des moyens plus élaborés. De renforcer les renseignements, la surveillance et aussi, l’éducation (…). Si l’axe principal est de développer les renseignements, l’écoute, la filature technique, qui peut servir à plein, pas seulement, le kidnapping dont-on parle, aujourd’hui (…) comme c’est en phase avec les propositions du nouveau Président de la République française, je pense que des sollicitations dans ce domaine seraient bien reçues.

Précédemment, vous avez parlé de suspicions et d’hypothèse de complicités. Certains avancent d’éventuels règlements de compte. De telles informations ne pourraient-elles pas être plausibles ?

Je n’ai aucun élément qui pourrait m’amener à penser que cette thèse soit plausible. Je l’ai lu comme d’autres, dans les journaux, les réseaux sociaux. Je suis sceptique sur cela. Je suis sceptique face à cette thèse. J’ai plus l’impression qu’il s’agit de crime organisé comme l’on en a connu dans plusieurs?pays.?La France ou l’Italie a connu ses mafias, ses réseaux de grand banditisme qui, à une époque faisaient des enlèvements contre rançon pour rémunérer leurs chefs et éventuellement, tenter d’acheter des complicités (…). Après des histoires douloureuses, l’Italie, par exemple, a réussi à stopper leur développement et l’on peut penser, qu’actuellement, c’est en régression. Madagascar est confronté, à son tour, à un phénomène du même type. Je crois qu’il peut s’inspirer de ce qui a été fait ailleurs, bénéficier de coopération.
(…). Je ne pense pas qu’il faudrait focaliser la question sur le rapt des opérateurs d’origine indienne. Il faudrait, aussi, prendre ces événements comme des alertes qui invitent à se préparer aux outils dont un État doit développer et disposer pour assurer la protection de ses ressorissants, des investisseurs.

Face à l’urgence des faits, qu’attendez-vous donc, de l’État malgache ?

(…) L’accumulation des faits depuis plusieurs années est telle, que l’on a atteint un niveau de sensibilité au niveau des investisseurs. Pas seulement, chez les Français d’origine indienne mais aussi auprès des investisseurs en général, victimes de racket ou d’enlèvement, au point que, l’interpellation, par ces opérateurs?économiques et des autorités. En ce qui nous concerne, nous Français, l’expression publique, que je fais aujourd’hui, d’une attente, j’ai même utilisé le mot exigence, d’être rassurés. De sentir que quand on vie dans ce pays, quand on y investit, on souhaite pouvoir bénéficier de la protection qui est due à toute personne physique partout dans le monde par les autorités de l’État sur l’ensemble du territoire. Je pense que c’est d’autant plus vrai, que l’on se comporte correctement par rapport à cet État, que l’on paie les impôts et que l’on contribue à des actions sociales et environnementales qui démontrent une responsabilité citoyenne. Cette protection, en principe, est due à tout citoyen quelle que soit sa place dans l’économie ou la société.
Propos recueillis par Garry Fabrice Ranaivoson. Photos: Sergio Maryl