Le Fokonolona n’est pas un sujet tabou car c’est un concept bien malgache, un acquis de notre société depuis  des lustres… Cette constatation amène Olivier Randriamananjara à des pistes de réflexions assez intéressantes pour être prises en considération.

Le concept du Fokonolona n’est pas saisi par tous. Pourriez-vous en dire davantage  ?
Il est d’abord à comprendre que si, dans d’autres pays, la gestion  de la cité repose  sur une structure qui insère leurs citoyens  dans un cadre administratif de base comme le canton par exemple, chez nous, bien qu’un tel cadre existe bel et bien, en l’occurrence le Fokontany, les responsables administratifs ne s’adressent aux citoyens qu’à travers le Fokonolona. C’est une structure non palpable par l’esprit matérialiste du monde moderne, mais nos anciens l’ont toujours utilisé pour coordonner le Fiarahamonina qu’on ne peut pas, sémantiquement parlant, traduire seulement par le « vivre ensemble ». En effet, le Fiarahamonina comporte bien plus de valeurs profondes et subtiles que la simple proximité ou la gestion de la promiscuité. C’est dans le même esprit qu’il faut appréhender le mot Fokonolona. Sa perception doit considérer un aspect philosophique, anthropologique, social, économique et même politique.
Est-ce vraiment une préoccupation à l’heure où les esprits sont ailleurs  ?
Voilà pourquoi, il  me paraît utile et nécessaire d’en parler, en ces temps difficiles pour Madagascar ! Surtout qu’à cause des systèmes importés et imposés unilatéralement  par le colonisateur, le Fokonolona a été, depuis des années, dépouillé de sa substance. Ceux qui ont l’occasion  d’analyser l’histoire de la pacification de Madagascar peuvent en parler plus longuement. Mais osons, cette fois-ci, marquer notre souveraineté en réécrivant l’histoire, car il s’agit de sauver notre pays ! Si notre pays s’est enlisé dans une pauvreté à vous donner la chair de poule depuis cinquante-cinq ans, c’est qu’il y a une raison bien précise à cela. Le soi-disant modernisme imposé à notre style de vie a inculqué insidieusement dans notre esprit  la loi du « chacun pour soi ». C’est du reste, la base même de la libéralisation économique véhiculée par le système capitaliste.
Vous êtes en passe de faire un procès d’intention sur un système qui a fait ses preuves d’efficacité dans bien des pays.
Ce n’est pas le capitalisme qui est mauvais en soi, c’est le caractère égoïste et egocentrique de son implication qui accentue les grandes inégalités sociales et, par voie  de conséquence, tous les malheurs des pays en développement dont Madagascar. D’ailleurs, les souverains pontifes successifs ont toujours réclamé, à travers leurs encycliques diffusées dans le monde entier, un capitalisme plus humain ; et ils ont bien raison. Ce n’est pas non plus le libéralisme économique qu’on essaie de démolir, mais il faut savoir l’adapter en tenant compte du pouvoir d’achat  préoccupant des Malgaches dont plus de 70% vivent actuellement en dessous du seuil de pauvreté. Il est clair qu’il appartient au régime en place de faire face à tout cela, mais les compétences et la volonté politique de nos dirigeants sont douteuses. De plus, ils ne sont animés de la moindre intention d’appliquer une justice sociale. Ils restent amoraux et immoraux et deviennent les acteurs principaux de l’appauvrissement de notre pays.
Comment  alors pro­céder ?
Devant un tel tableau désolant, il faut tirer des leçons, mais il ne faut pas baisser les bras. Il est tout à fait légitime de se tourner vers le concept déjà inscrit dans notre culture même, à savoir celui du Fokonolona. En effet, lorsque tout semble perdu, il faut revenir à la source car c’est à partir de là qu’on peut puiser la force et la lumière qui peuvent revitaliser notre imagination. En fait, le concept Fokonolona rencontre le scepticisme  de la plupart  des occidentaux, c’est comme un relent de la colonisation qui perdure,  et celui de ceux, aussi bien des locaux que des étrangers, qui ont déjà animé des projets au sein du Fokonolona et qui ont buté sur le conservatisme inné des Malgaches. Certaines de ces personnes qui sont, en général, regroupées au sein d’associations caritatives, d’organisations non gouvernementales ou d’autres entités œuvrant pour le développement  local,  se sont découragées un peu trop vite en versant dans un comportement  hostile stérile, sans même se demander si dans leur approche, il ne manquait pas une certaine sensibilisation appropriée ou un rodage dans la mise en œuvre des actions avant de laisser les membres du Fokonolona livrés à eux-mêmes. Car si c’était le cas : l’échec était inévitable !

 

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Le Fokonolona est-il ainsi un outil de développement  ?
Absolument ! Mais avant, permettez-moi, afin de comprendre la suite de mes idées, de parler  du processus qui a fait que les politiciens  véreux sont arrivés à occuper presque tous les échelons du pouvoir et s’y sont ancrés. Ce processus assassin n’est  autre que notre système d’élections. Il est notoire que les résultats des élections, pour servir à  développer  un pays, devraient être démocratiques, crédibles et acceptés par tous. Mais chez nous, il n’en  est rien, car les élections, avec les imperfections répétitives liées à leur réalisation, les fraudes de toutes sortes, l’utilisation dévoyée de sommes faramineuses pendant les propagandes, dont on ignore l’origine, n’ont produit que beaucoup de gens qui ne pensent qu’à se remplir les poches ; ce, par tous les moyens, quitte à détrousser
le pays.
Avez-vous des exemples concrets pour étayer vos analyses   ?
Prenons le cas des élus de l’Assemblée nationale. S’ils ont une once de bon sens et de patriotisme, ils se solidariseraient avec le peuple, qui est déjà au fond de l’abîme de l‘indigence, en révisant à la baisse leurs émoluments ; et en travaillant à corps perdu sur l’analyse détaillée de la loi de finances pour réduire les inepties, qui entraînent des gaspillages, dans l’édification et l’utilisation des budgets de fonctionnement des ministères et des institutions,  dont la leur. L’argent ainsi récupéré pourrait déjà servir à combler les insuffisances dans certains secteurs et éviterait la résurgence des foyers de tension. Ce serait déjà un début dans la fameuse réconciliation du peuple aves ses dirigeants politiques. La réconciliation nationale serait alors sur de bons rails. Malheureusement, nos députés actuels, qui se targuent injustement d’être  les représentants légitimes du peuple, ne pensent qu’à leurs avantages personnels. Quelle infamie !
Faire du Fokonolona une rampe de lancement de l’essor économique, une option réaliste ou une vision utopique   ?
Pour revenir à la question, le Fokonolona est de manière incontestable un véritable outil de développement. D’abord, il ne faut pas confondre action de développement et tape-à-l’œil. Le développement d’un pays se mesure par le fait que ses citoyens, chacun en ce qui les concerne, non seulement trouvent leur pouvoir d’achat  amélioré, mais en plus, arrivent à épargner. Ils peuvent, à ce moment-là, contribuer à fluidifier le circuit économique. À Madagascar, ni la loi de finances ni les actions du régime ne nous permettent d’atteindre ce but. Parce que, non seulement,  le budget national est insuffisant, il en faut au moins quatre fois plus pour espérer un « start up » économique, mais la plupart des responsables à tous les niveaux rivalisent d’adresse dans la malversation, la corruption  et le détournement de l’argent public. La cour des comptes est bien un moyen de contrôler l’utilisation des finances publiques, mais elle brille par son manque de réaction ; d’ailleurs, personne n’a jamais entendu son président dresser  un compte rendu de suivi quelconque  ou formuler des conseils à l’endroit du gouvernement. C’est déplorable ! C’est là qu’interviendrait  la force du Fokonolona si le pouvoir lui était rendu !
Mais de quelle manière vous demandez-vous ?  Annonçons, d’emblée, que la solution, suivante, déjà préconisée par beaucoup de compatriotes, requiert  inévitablement le changement, et non un simple toilettage ou une simple révision, de la Constitution. D’ailleurs, pour être entièrement en phase avec l’esprit du Fokonolona, on doit dorénavant l’appeler : « Dinam-piaraham-pirenena ».
Quelle suite donner à vos louables intentions  ?
Les propositions que je viens d’avancer, qui sont en quelque sorte une synthèse des idées de bon nombre de compatriotes, peuvent servir de supports de débats. Il est utile néanmoins de ne pas perdre de vue que le développement de Madagascar nécessite un changement drastique des mentalités et de la Constitution, même s’il prend une forme quelque peu brutale. Comme, par exemple, la dissolution de l’Assemblée nationale pour  la remplacer par une Assemblée constituante issue justement du Fokonolona.
De quelle manière ces métamorphoses vont-elles s’opérer  ?
Pour ma part, je souhaite ardemment que le président de la République en exercice y réfléchisse sérieusement. Est-ce que je rêve   Comme le laissent entendre un certain nombre de mes  concitoyens ! Qui vivra verra ! Mais actuellement, il est le seul dans le microcosme politique, à pouvoir lancer le débat sur ce que l’application du concept Fokonolona  peut apporter à notre pays, de par les prérogatives dont il dispose. Autrement, nous risquons d’attendre encore très longtemps avant de voir un frémissement de développement. Sauf si, de son côté, l’Église fait preuve de réalisme et ne se cantonne pas seulement dans des déclarations, certes pertinentes, mais qui n’ont aucun impact sur le comportement de ses ouailles ! Celles-là mêmes qui, malheureusement, forment la majorité de nos dirigeants, mais qui restent réfractaires aux injonctions ecclésiastiques. Quid de la metanoïa  ? L’authentique conversion prônée, dans Africae Munus, par le pape Benoît XVI.

 

UN HOMME DE CONVICTION ET DE DÉCISION
Ingénieur de formation, il a  déjà occupé des postes de responsabilité aussi bien dans le privé que dans l’Administration publique.
Past–président des Anciens de Saint-Michel et catholique engagé, il s’est imprégné des messages véhiculés par la Doctrine sociale de l’Église et a pu davantage mesurer le sens de l’un de ses grands principes, à savoir celui de la justice sociale. Il a toujours essayé de travailler pour sa mise en pratique. À ce titre, il s’est engagé pour être membre fondateur du CRAC-Hasina (Cercle de réflexion et d’action chrétienne pour le bien commun) et membre fondateur de l’association « Madagasikara Mandroso » (ou Maman).
Tout en gardant ses principes, il en est arrivé à être convaincu que les œuvres caritatives ne suffisent plus, bien qu’elles soient nécessaires, pour sortir la population malgache de sa pauvreté. Aussi, pour lui, la solution la plus crédible est-elle de rendre la dignité et le pouvoir aux Fokonolona..