Inspiré par ses expériences dans le développement local, Pce membre de l’organisation non gouvernementale SAHA partage son point de vue sur la bonne gouvernance à Madagascar. Il décortique les lacunes dans l’organisation de l’Etat, en donnant des solutions adaptées aux besoins de chaque couche de population.

. La bonne gouvernance et la décentralisation sont des termes en vogue en tant que levier de développement à Madagascar. Pourtant, la réalité n’est pas conforme à la promotion de ces termes. Selon vous, quelles en sont les causes?

Depuis 1996 où j’ai travaillé dans le domaine du développement local, aucune institution prévue par la Constitution n’a été établie de manière durable. Il serait discutable de revoir la Constitution si les installations se sont faites. Il serait aussi possible d’ajuster les institutions, de les réajuster si elles ont été installées. Or, ce n’est pas la réalité qui existe actuellement. Il n’y a aucune institution qui résiste à chaque changement de régime. Andry Rajoelina a annulé l’Assemblée nationale et le sénat en 2009 puis les change en Congrès et en Conseil supérieur de la Transition. Il ne le fallait pas. Pourquoi ne pas s’adapter à ce qui est déjà? La question est de trouver une stabilité par la suite. Si l’institution est ferme et résistante, le pays connaîtra enfin une stabilité politique. Peu importe qui gouvernera le pays, seules les têtes changent, le processus du développement reste inchangé.

. Mais ne font-ils pas exprès de ne pas installer les institutions?

Je ne pense pas. Ce serait absurde. Si les dirigeants font exprès de ne pas installer les institutions, ce serait l’Etat de gabegie et de laxisme. L’inexistence des institutions bafoue les valeurs fondamentales de la République. Dans ce cas, prononcer le mot «république» serait inapproprié. Vous savez, nous avons la Constitution à la suite d’un référendum, d’une élection. Nous l’avons voulu car nous avons voté pour des valeurs républicaines, la démocratie, la promotion de l’équité, la justice pour tous. Alors, instaurer les institutions serait le minimum des actions et non le moindre. Les citoyens devraient faire pression pour que cela se fasse. C’est un aspect de la bonne gouvernance. Ils savent quelles institutions il faut mettre en place pour qu’il y ait un minimum de recevabilité entre les dirigeants et les citoyens.

« L’argent n’est pas le blocage du développement, mais l’incapacité d’organisation. »

. Comment expliquez-vous le mécanisme de la bonne gouvernance?

La capacité du citoyen à définir quelle institution mettre en place est la base de la bonne gouvernance. Cette institution saura répondre aux attentes de la population à chaque niveau, local, régional et national. Au niveau national, il s’agit d’orientation et de développement stratégique. Au niveau local, le développement communautaire est mis en avant, qui satisfait les besoins précis de la population. L’institution à ce niveau ne peut pas attendre la mise en œuvre de la politique globale. D’après mes expériences, le développement communautaire ne peut pas évoluer sans un cadre de bonne gouvernance qui fonctionne au niveau local. Par exemple, à Amoron’i Mania, une femme rurale, mariée aet mère de sept enfants se trouve en difficulté pour subvenir aux besoins de sa famille. Ayant du potentiel dans le tissage de soie, elle a suivi des formations en vue d’améliorer sa productivité. Nous l’avons accompagnée à chaque étape, depuis la production jusqu’à la commercialisation. Or, le circuit de distribution lui semblait ardu, car son village est difficile d’accès à cause du mauvais état de la route. Elle a fait un plaidoyer auprès du maire,pour trouver les moyens de réhabilitation de la route. Cette action est désormais une initiative visant à améliorer les conditions de vie de beaucoup de gens et pas seulement celle des tisseurs de soie. Elle est devenue conseillère communale. Aujourd’hui, la route est construite. Au départ, c’était l’histoire d’une seule famille dans le besoin. Le projet de route a vu la participation de toutes les institutions existantes, depuis l’association des tisseurs de soie dans le village jusqu’au Fond d’entretien routier, en passant par la commune et la région. C’est ce que j’appelle la gouvernance. Ce principe touche aussi d’autres domaines tels que l’éducation, la santé.

. Pourquoi, selon vous, les institutions ne sont pas mises en place en place ? Le pays ne risque-t-il de changer de régime?

Il n’est pas nécessaire de dissoudre celles qui sont déjà en place, comme l’Assemblée nationale. Ce sont les dirigeants qui se succèdent. Il n’y a jamais eu de réflexions profondes sur la viabilité de la Constitution et sur l’utilité des institutions. Nous signons nos envies selon notre humeur et pour notre propre compte, sans trop penser à long terme. La Constitution de 2010 répond aux désirs de Rajoelina, d’accord, mais sachons nous y adapter! Appliquons ce qui y est écrit. Le «Oui» a remporté au référendum, alors assumons-le. Tel est le prix à payer. Si nous savions le suivre point par point, au lieu de critiquer les articles à tout bout de champ, le bout du tunnel ne serait plus loin. Si une Constitution résiste à deux ou trois régimes successifs, le pays aura connu une stabilité.

. Si la continuité de l’Etat est possible, quelles en seront les avantages?

Les amendements de la Constitution ne devraient pas y changer grand-chose. Le nombre de personnes au sein d’une institution, le fonctionnement de cette institution, l’organisation interne peuvent être rectifiés. Je prends l’exemple de la Ceni-T. En quoi la représentation de tous les partis politiques en son sein est-elle nécessaire? Ils sont plus d’un millier de techniciens à organiser les élections. Or, le résultat tel que nous le voyons, est décevant. Sept personnes suffisent pour faire fonctionner la Ceni-T. En plus, l’organisation électorale est budgétivore. J’insiste que mobiliser autant de ressources pour un tel résultat est inutile.

. Mais la mise en place des institutions n’est-elle pas une manière de gagner de l’argent public?

Non, je ne le pense pas. Prenons la commune, par exemple. Si le fonctionnement de la commune est bien organisé, les besoins de la population clairement définis, les fonctions et missions de chaque membre du personnel bien déterminées, la commune n’aura plus besoin de la moitié du personnel. La présence d’un tiers des employés communaux est inutile. La question est de savoir quels sont les besoins de la population, quelles sont les compétences nécessaires, comment utiliser le cahier de charge. Pareil pour la commune urbaine d’Antananarivo. L’effort à faire pour le fonctionnement de la bonne gouvernance est de valoriser les compétences, ensuite d’optimiser les ressources déjà disponibles. Or, ce n’est pas toujours le cas. Lors d’un débat des candidats avant les élections communales, il a été déclaré que le budget de la CUA est dépensé dans les fêtes et évènements populaires. Il est ainsi mal réparti. Au lieu de répondre aux attentes des citoyens, les employés de la commune dépensent l’argent dans des futilités. L’argent n’est pas le blocage du développement, c’est l’incapacité d’organisation.

. Comment organiser une institution pour instaurer le principe de la bonne gouvernance?

En premier lieu, utiliser les compétences acquises pour répondre aux besoins de la population. En second lieu, se demander où l’on peut trouver les ressources nécessaires pour faire fonctionner l’institution. La fiscalité locale en fait partie, si l’on parle de commune. Au niveau national, l’Etat est invité à appliquer la perception fiscale pour augmenter le contenu des caisses publiques. Sur dix millions de population active à Madagascar, seul un million paye les taxes. Ensuite, l’Etat emprunte de l’argent aux bailleurs de fonds internationaux pour renflouer les caisses. Ce qui le rend redevable, aux yeux des seuls bailleurs de fond et presque jamais des citoyens. Les contribuables doutent, eux aussi, de l’apport des taxes qu’ils paient dans le développement du pays. Ce qui corrompt l’instauration de la gouvernance. Le mécanisme de la redevabilité des dirigeants vis-à-vis des citoyens permettra à ces derniers d’interpeller et de sanctionner l’Etat.

. Pourtant, ce que vous dites, n’existe pas.

Les citoyens interpellent dans les médias, à travers la société civile. Mais ils sont encore en phase de doléances. La raison est qu’il n’y a pas d’institution qui peut protéger les citoyens dans l’accomplissement de leurs rôles en tant que tels. La justice à Madagascar est injuste. Elle ne protège que ceux qui ont beaucoup d’argent et de relations. D’ailleurs, le niveau d’information acquis par la population diffère d’une localité à l’autre. Par conséquent, le citoyen ignore ses droits pour intervenir dans le fonctionnement de l’Etat. Pour éradiquer ce problème, la mise en place des institutions prévues par la Constitution est la solution. Puis, le renforcement se fera pour créer la stabilité politique de l’Etat. Cette stabilité garantit la sécurité et les investissements, malgaches et étrangers. L’économie pourra ensuite s’améliorer, car l’investissement engendre la richesse. La répartition équitable de la richesse du pays crée la fierté nationale. Chaque citoyen aura de quoi être fier de son pays, qui est en train de renforcer ses compétences, de puiser ses ressources sans aucune crainte d’être volées ni mal exploitées.

 

 

 

Profil: Expert en gouvernance locale, Parfait Randrianitovina en a fait son métier. Il est membre de l’organisation non gouvernementale SAHA, où le programme Matoy est mis en œuvre. Ancien élève du Collège Saint-Michel à Amparibe, il poursuit ses études en ingénierie du léveloppement local à l’Université d’Antananarivo. Après quoi, il obtient un diplôme de troisième cycle dans la filière. Après avoir enseigné à l’université pendant quelques années, le spécialiste en foncier, aménagement du territoire, choisit le terrain pour appliquer ses acquis. Ce qui l’encourage à intégrer l’équipe de la Fondation Friedrich Ebert en tant que responsable de formation. Puis celle de l’Intercoopération suisse, pour le programme d’appui au développement local, Matoy.