Interview

Mamelasoa ramiarinarivo – Jusqu’où cette liberté de presse peut-elle aller?

Mamelasoa Ramiarinarivo, journaliste de profession, directeur exécutif de l’’ONG “Ilontsera”, jette un regard instructif sur la Journée mondiale de la liberté de la presse

Que vous inspire la Journée mondiale pour la liberté de la presse?

Cette journée nous pousse forcément à nous poser la question sur l’état de cette liberté dans notre pays surtout dans le contexte actuel. Jusqu’où cette liberté peut-elle aller? Et à quel prix devrait-on l’acquérir? Votre liberté se termine là ou celle des autres commence, dit-on toujours. Mais est-on tous égaux devant ce droit qui est rappelons-le fondamental, prévu dans la Constitution et les lois et les Chartes internationales auxquelles Madagascar doit se soumettre. Parler de liberté peut relever de l’idéal, tout comme la recherche d’une totale objectivité.
Je préfère parler en termes de responsabilité. Pour le cas de Madagascar,  évoquer la problématique de l’autocensure me semble plus intéressant que celle de la liberté.

A Madagascar, depuis les années 90, durant les crises politiques de 2002, de 2009 et aujourd’hui, des journalistes se livrent au militantisme pur et dur, Est-ce un bon exemple à suivre?
L’engagement politique, à mon avis, est une affaire personnelle et chacun a ses raisons d’y goûter et d’y prendre gôut ou pas. Ce n’est pas à moi de juger. Mais l’aversion pour la pôlitique est telle chez la plupart de nos compatriotes que cet engagement, quand bien même les intentions du journaliste-militant soient honnêtes et louables, devient suspect.
La nomination ou la candidature d’un journaliste n’est jamais d’ailleurs anodine eu a égard la place dont le journaliste
dispose, en principe, au sein de la société. Il est normal que les citoyens en attendent plus de vous que d’autres. Ensuite, je ne suis pas contre si de tels engagements arrivent à des résultats plus tangibles et bénéfiques par rapport à l’intérêt collectif. Jusque là, celà s’est terminé (ou commencé) à chaque fois par l’incendie et la mise à sac de stations audiovisuelles publiques et privées. Si ce n’est l’exil forcé, la terreur ou les menaces en tout genre. Dans tous les cas, il y a d’autres formes d’engagement, là où la notoriété du journaliste peut être mise à profit d’une autrre façon.

Le Code de la communication a été adopté malgré la réticence des professionnels des médias. Est-ce qu’il ne s’agit pas d’un aveu d’impuissance de notre part?
Peut-être… En tous cas, si je n’irais pas jusqu’à parler d’impuissance, au moins l’autre « camp » a trouvé les failles qui lui ont permis de casser la solidarité des journalistes qui eux-mêmes, pour des divergences d’intérêt et de points de vue n’ont pas été assez solidaires au moment où il le fallait. Comme dirait l’adage, « le vin est tiré, il faut maintenant le boire jusqu’à la lie » ! Néanmoins, il n’est jamais trop tard pour apporter les changements nécessaires d’autant plus que l’espace de concertation promise en son temps n’est pas encore instauré. Au moment où l’on parle d’appel au dialogue, celà devrait également commencer par là. En plus, d’aucun ne fait le rapprochement avec
le processus d’adoption du Code de la communication et le projet de loi organique sur les élections qui est à l’origine de la crise actuelle.

Avons-nous besoin de ces balisages pour exercer notre métier?
Parler de liberté et de balisage peut sembler antinomique mais la presse, les médias et l’information sont des armes trop puissantes pour être laissées entre des mains peu sûres et fiables. Mais
au-delà des codes et des lois, il s’agit avant tout du respect de l’éthique, de la déontologie voire d’honnêteté
et de moralité. Il s’agit aussi de revenir à l’essence même de ce qu’est et ce que doit être le journalisme. Donner un sens à l’information, à votre travail à chaque fois que vous êtes sur le terrain, en reportage ou en studio. Ce n’est pas pour faire la leçon car nous savons tous les réalités que vit le métier. Et c’est peut-être là également que le bât blesse, cette marchandisation de l’information qui éloigne les journalistes et les médias de leurs responsabilités sociétales.

Des observatoires comme  »Ilontsera » peuvent-ils changer le cours des événements?
A nous tout seuls, évidemment pas. Mais notre existence témoigne de notre « real optimism » pour un monde médiatique meilleur. Le talent de nos aînés et le dynamisme et le courage des jeunes générations doivent nous motiver et nous convaincre que nous méritons mieux. Cette relève a une capacité d’adaption énorme face aux NTIC et aux autres nouveaux modes de production et de consommation de l’information. Il faut que nous leur montrious un nouveau monde des possibles, autres que le phénomène des « felaka », l’autocensure, la précarité des conditions de travail, le poids des pressions diverses, etc. Et c’est à celà que s’attelle Ilontsera. Mais nous ne pourrons y arriver qu’ensemble: « Ny tao-trano tsy efan’irery » (La construction d’une maison est l’affaire de tous), disaient nos ancêtres.

Comment expliquez-vous que les tirages des journaux malgaches, version papier, soient très réduits par rapport au nombre de la population?
Celà s’explique en premier lieu par le faible taux d’alphabétisme dans le pays. La forte concentration des moyens de production de l’information, en parallèle avec la centralisation politico-administrative mais aussi démographique qui prévaut encore peut également expliquer ces tirages très réduits. Sans oublier
le faible pouvoir d’achat qui ne permet pas à une entreprise de presse d’avoir une plus large perspective de marché surtout avec la hausse constante du coût des matières premières, en premier lieu le papier journal. Malheureusement, cette situation entretient un certain élitisme qui exclut de fait  une frange importante de la population de certaines informations mais surtout les prive d’analyses et de synthèses utiles que ne permettent les autres supports d’information comme la télévision et la radio dont le mot d’ordre est la concision et la brièveté.

Avez-vous des propositions pour inverser cette tendance?
Il peut s’agir de trouver un autre modèle économique comme les journaux « gratuits » qui ont d’ailleurs déjà fait leur preuve ailleurs en chamboulant les modèles d’économie des médias plus traditionnels. Certaines tentatives ont été d’ailleurs déjà observées dans le pays avec plus ou moins de succès. Miser aussi sur la déconcentration et la décentralisation des moyens de production dans les provinces grâce notamment à des mesures incitatives mais aussi l’installation d’infrastructures adéquates. Sans parler de la nécessité de constituer une ressource humaine fiable, apte et comptétente. Celà semble difficile mais certains opérateurs tentent déjà l’aventure. Le tout sera ensuite de jouer avec la proximité et créer la demande.

Les lectures en lignes constituent-elles une concurrence pour les quotidiens à l’ancienne?
Au contraire. Ces deux médias ne devront pas être en concurrence. La presse en ligne est le prolongement des quotidiens sur papier. D’ailleurs, un Titre qui se respecte se doit de disposer de
sa version numérique, là où il y a un prolongement de l’information grâce à la présence de vidéos, de sons, de photos, d’interactivité avec les commentaires des lecteurs en ligne. Ceci crée une « valeur ajoutée informative ». Ce qui n’est pas toujours le cas pour les quotidiens malgaches qui ont du mal à s’adapter à cette économie numérique des médias pour une raison ou une autre. L’on se contente trop souvent de mettre seulement en ligne une version électronique de l’article-papier. Or de nombreuses applications permettent désormais de donner plusieurs vies à une information et suppléer à ce caractère « cold media » et statique de la presse écrite.

Les réseaux sociaux deviennent des champs de bataille où insultes, diffamations, dénigrements et infamies se mêlent. Peut-on encore les contrôler?
Sur le plan global, cela est déjà difficilement contrôlable, alors
à notre niveau local ! Les récentes excuses de Mark Zukerberg témoignent de cette hydre que sont devenus les réseaux sociaux que même leurs fondateurs semblent ne plus contrôler. C’est le cas aussi du réseau de messagerie cryptée russe Telegram qui est suspendu. Sur le plan national, l’adaptation à toute nouveauté
nécessite un long temps d’appropriation mais surtout d’apprentissage. Une étape que l’on a brûlée et l’on a profité de cette toute nouvelle liberté offerte sans se soucier de la part de responsabilité, et du danger, que comprend l’usage de ces réseaux sociaux. En 2017, il n’y avait pas un mois sans qu’il n’y eût au moins une affaire liée à Facebook devant le tribunal d’Antananarivo, selon nos observations. Une stricte application de la loi ne suffit pas à moins que nous ne créions une « cour spéciale réseaux sociaux » (rires). La solution passe par  une Education aux
Médias et à l’Information, un autre cheval de bataille d’Ilontsera, qui prodiguera aux plus jeunes générations les rudiments d’une utilisation saine et responsable de ces nouveaux outils médiatiques.

Le Bureau de l’ordre des journalistes n’a jamais fait l’unanimité, pourquoi?
C’est peut-être toujours à cause de cette politisation du milieu médiatique et qui n’épargne d’ailleurs aucun secteur de la vie publique.
A cause de cette politisation des médias dont la majorité appartient
à des hommes politiques, au pouvoir ou non, qui cherchent à avoir la main mise et le plus d’influence sur cet organe. La mission de l’Ordre est très difficile face à ces nombreuses pressions et les différents intérêts à concilier qui sont en jeu.

Quelle interprétation faites-vous de la crise politique actuelle. Causes, conflits ouverts et esquisse de solutions?
Il faudrait remonter en 2013 pour chercher l’une des explications. Dans une euphorie de fin de transition et la naissance d’un nouvel espoir, nous n’avons peut-être pas bien anticipé le dur lendemain qui nous a attendu avec le retour dans les conditionnalités des bailleurs de fonds traditionnels. Et l’on est actuellement  rattrapé par la nécessité des vérités des prix, les difficultés de lancer les subventions, sans parler des problèmes d’insécurité et de corruption à grande échelle. Même s’il est vrai que certains problèmes relèvent de l’ordre structurel, des mesures d’appoint auraient dû être enclenchées et des solutions plus concrètes et terre-à-terre, comme les filets de sécurité, proposées. L’épisode du « 21 avril » n’a fait que crystalliser ces difficultés au quotidien en plus des frustrations de l’opposition. La solution devrait passer par un vrai processus d’écoute, de vérité et de réconciliation ainsi qu’une lutte contre l’impunité qui donne aux crises malgaches leur
caractère cyclique et chronique.

A chaque crise, les médias publics sont malmenés. Pourquoi cet acharnement?
C’est toujours à cause de cette politisation, voire l’instrumentalisation, des médias notamment publics. Les chaînes nationales incarnent toujours de manière symbolique
la politique du régime en place, et à chaque fois que le vent politique tourne, c’est à ces symboles que l’on s’attaque en premier. Il faut dire également que les médias publics sont les pilliers du pouvoir à l’échelle nationale et celui qui détient ces médias peut dominer tout le territoire. La distinction entre médias d’Etat
et médias publics n’est pas toujours non plus claire, et celà change tout.

Polyvalence

Ancien journaliste, enseignant en Science de l’Information et de la Communication (SIC), Directeur exécutif de l’ONG ILONTSERA ou Observatoire des médias et de la communication à Madagascar, actif dans l’analyse critique du milieu médiatique et la médiation entre société, citoyens, médias, informations et communication.  En tant que force de proposition, notre vision est d’instaurer des médias responsables au service de citoyens responsabilisés. L’ONG est membre de la Plateforme ROHY de la Société civile et est constituée par des journalistes, des activistes de la société civile, des universitaires, des citoyens, des opérateurs économiques et des juristes.

Propos receuilli par EricRanjalahy - Photos Tojo Rakotondratsimba