Interview

Martial Rahaririaka – « Le miracle économique par les mines »

Martial Rahaririaka est parmi ces techniciens de l’ombre dont les avis sont souvent ignorés par les autorités. Il partage ses visions sur les mines et pétroles avec des arguments des plus intéressants

Profil

Expert en la matière. Ingénieur des Mines sortant de l’Université de Madagascar en 1980, Martial Rahaririaka a occupé différentes fonctions importantes tant dans l’ile qu’à l’étranger. Membre du parti Monima du temps de Monja Jaona et président d’une association d’étudiants à Ankatso, il s’est toujours engagé pour le bien du pays. Conseiller du président Albert Zafy au début de la Troisième République, puis directeur général de l’Institut malgache de l’innovation (IMI), il a été expert des Chambres de commerce franco-africaines après avoir présidé une Chambre de Commerce à Lyon (France). C’est ce technicien engagé qui a annoncé, lors du premier Forum économique national organisé par le Cercle de Réflexion Economique de Madagascar (CREM) tenu les 26 et 27 mars, que le développement économique de Madagascar est faisable à travers les mines.

Le Salon des mines et du pétrole se tient au Business mining center. Qu’en attendez-vous ?
Un salon des mines est destiné avant tout à faire venir des investisseurs potentiels au pays. Le contexte actuel n’incite pas aux investissements : le Code minier et la loi relative aux grandes mines en sommeil, puis l’instabilité politique toujours présente. Néanmoins, je recommande aux jeunes d’y aller pour obtenir des données et d’avoir des contacts pour un stage ou un emploi éventuel. Au Forum économique du CREM, je salue la présence du secrétaire général et du directeur général du ministère en charge des Mines, même s’ils ne sont pas intervenus.

Vous êtes intervenu au Forum économique national, et beaucoup ont apprécié, puis ont été intéressés. Des membres de l’assistance ont dit que vous n’avez pas changé…
Le président du CREM m’a invité à partager mon expertise minière et ma vision sur le décollage économique à travers les mines. Les pierres fascinent, et je suis tombé dans cette fascination, depuis mon adolescence. Arrivé à l’Université de Madagascar, la filière mines de l’École polytechnique en 1976 et les deux autres filières géologie et hydrologie allaient être fermées, faute d’étudiants inscrits. À l époque, j’étais déjà convaincu que les mines constituent un secteur clé du développement de Madagascar. Il est normal si certains participants ont réitéré que je n’ai pas changé. C’est normal, je suis toujours ferme dans mes analyses et pragmatique dans mes actions.

Vous l’avez dit à l’époque. Ce n’est plus le cas maintenant ?
C’est un secret de Polichinelle. Notre pays est béni de Dieu en secteur minier, mais nous restons pauvres. Au début de ma carrière, début 1980, la recherche minière m’a permis, d’une part, de connaître davantage le sous-sol malgache, en travaillant dans les grès bitumineux de Bemolanga, les huiles lourdes de Tsimiroro, la recherche pétrolière, le charbon de la Sakoa, y compris l’ilménite et d’autre part, de vivre la misère de nos compatriotes dans les zones enclavées. À ma grande déception, la politique s’immisce et bouscule tout. Si on avait tenu compte des propositions des ingénieurs dans les années 1980, Bemolanga se trouverait déjà dans une phase de production de pétrole. La politique partisane a fait du mal à notre pays. C’est dommage !

Et si nous parlions du Code minier dans sa forme actuelle ?
Le Code minier et la Loi relative aux grandes mines ont permis de faire venir à Madagascar de grandes compagnies minières mondiales. Cela a permis une meilleure connaissance de nos réserves minières existantes. Néanmoins, cela ne suffit pas. Le Code actuel est incitatif pour faire venir les grands investisseurs étrangers, car ces derniers y trouvent leur profit. La valeur ajoutée dégagée ne semble pas répondre aux attentes nationales. Le blocage officiel de la délivrance du permis minier, depuis 2010, porte préjudice à notre économie et à la crédibilité de nos dirigeants. La préservation de nos intérêts par les autorités n’ont pas été prises en compte comme la loi concernant la ZES actuelle. En Afrique du Sud, par exemple, dans tous les minerais stratégiques, comme l’or et le diamant, la répartition est vraiment précise : 50 % à l’État, et 50 % au privé. Donc la modification d’un éventuel avenant n’est pas un problème. Ce qui n’est pas notre cas. À ce rythme, les Malgaches deviendront vite des étrangers sur leur sol et ne vont se contenter que de salaires de misère.

Pouvez-vous donner des exemples précis sur ces gisements exploités par les étrangers ?
Dans tous les minerais stratégiques exploités par les privés, il faut absolument connaître l’oxyde principal produit et les produits oxydes dérivés pour calculer la redevance minière. À titre d’exemple, si l’on produit de l’oxyde de titane, on produit un oxyde secondaire appelé oxyde de zircon, qui peut produire par la suite des métaux rares comme la bastnaésite. Dans le contexte actuel de Rio Tinto, des questions se posent sur leur prise en compte. En plus, la mutualisation des infrastructures n’était pas prise en considération. Dans le cas du projet Ambatovy, à mon avis, il fallait privilégier la voie ferrée dans le transport du minerai entre Moramanga et Toamasina. Nous subissons, tous, les conséquences néfastes du transport routier des marchandises sur la RN2. En outre, il existe une confusion d’intérêt manifeste. La privatisation du rail n’a pas contribué au développement économique. Des milliards U$ d investissements sont en attente dans le Sud, faute de délivrance du permis minier. Pourtant, ces investissements miniers pourraient résoudre la famine touchant plus de 280 000 personnes, selon les rapports des organismes onusiens. Cette attitude est révoltante !

Compte tenu de votre expérience, comment redresser la situation devant ce paradoxe ?
Madagascar est une terre bénie de Dieu : nous possédons de l’or, du pétrole, des pierres précieuses, une biodiversité exceptionnelle. Mais notre richesse nationale n’est pas destinée à être partagée pour le bien de la majorité, mais pour l’intérêt d’un État français pendant la colonisation, et de nos jours pour l’intérêt d’un groupe social, voire d’un individu, accentuant cette inégalité sociale. La misère et la pauvreté malgache sont inadmissibles. Cette inégalité engendre des conflits sociaux et des crises politiques. Malheureusement, elle s’accentue. Le président de la République l’a dit à la conférence du CREM que les produits halieutiques sortent illicitement du pays.

Des suggestions concrètes ?
Durant la conférence annuelle de la Chambre des Mines en novembre 2017, le ministre de tutelle a annoncé que plus de 45 % de la production mondiale de saphir vient de Madagascar, sans compter les mille containers illicites de bois de rose pendant la Transition selon EIA (Environemental International Agency) dont la valeur peut atteindre plus de 1,2 milliard U$. De ce fait, le PIB actuel est sous-évalué, car la valeur ajoutée dégagée de ces produits de luxe n’est pas intégrée. Par contre, leur intégration met en évidence une valeur du PIB élevée par habitant, en contradiction flagrante à la vie misérable de la population. Les paradoxes malgaches qui existent, deviennent ainsi une justification de cette politique économique et sociale existante. Redresser la situation signifie changer radicalement la politique de gouvernance

Pouvez-vous donner des exemples plus précis ?
Mon expertise minière permet d’identifier trois produits fondamentaux qui permettent le décollage économique de Madagascar. Je persiste, en tant qu’ingénieur des mines, à dire que le miracle économique malgache peut se faire à travers les mines. Ce n’est pas du blabla, mais de la réalité vécue. Notre pays dispose d’un faible réseau routier national de 5 300 km dont 1 700 km goudronnées et praticables en toute saison et le reste en route goudronnées mal entretenues ou en piste impraticables pendant la saison des pluies. Les mines peuvent pourtant y apporter la solution. À partir des grès bitumineux de Bemolanga ou des huiles lourdes de Tsimororo, on réussit à désenclaver l’Ouest (région de Melaky). Puis la technologie de façonnage moderne du pavé permet d’obtenir des blocs avec une meilleure adhérence et un confort de conduite. Nous possédons des réserves de granite inépuisable et la durée d’une route en pavé dépasse plus de soixante ans, ajoutée à leur résistance aux intempéries cycloniques. Ces trois produits vont permettre la rénovation des routes existantes et surtout la réalisation de 5 000 km de route côtière à moindre coût. Et cela, génèrera plus d’un million d’emplois, donc d’absorber le chômage.

Que suggérez-vous pour mettre un terme aux exportations illicite de l’or, qui se poursuivent en dépit de la libéralisation, en vigueur ?
Eh Monsieur ! Je continue à vous développer comment les mines peuvent décoller notre économie. Ils peuvent apporter un changement radical de la monnaie. Les recherches géologiques sur les gisements aurifères affirment l’existence de réserves sûres de plus de 300 tonnes. En plus des autres produits miniers, leur intégration comme immobilisation corporelle dans le capital de la Banque centrale donnera un coup de pouce positif à notre monnaie, améliorant ainsi le pouvoir d achat du peuple malgache. Je m’explique : si on produit simplement
200 tonnes de lingot d’or – la technologie appropriée existe- nous disposons de l’équivalent de plus de
6 milliards d’euros (ndlr : au cours actuel à plus de 30 000 euros le lingot d’or) dans notre Banque centrale.

Les effets attendus ?
Dans ce cas, les mines peuvent faire monter la parité de l’ariary favorisant ainsi l’amélioration du pouvoir d’achat des Malgaches. Ils deviendront, par conséquent, des consommateurs potentiels pour démarrer notre économie. Et surtout, augmenter notre capacité d’emprunt pouvant aller à plus de dizaines de milliards US dollars pour rénover nos infrastructures routières, scolaires, universitaires, nos hôpitaux, les logements sociaux et moderniser l’administration. Ce n’est pas un rêve, ni une utopie, mais encore une dure réalité de notre richesse !

D’autres avancent comme solution une rupture avec les bailleurs de fonds traditionnels. Serait-ce envisageable dans le contexte actuel ?
Nous disposons d’une richesse extraordinaire pour développer le pays et diminuer cette inégalité sociale. Comme une entreprise, il faut savoir valoriser son immobilisation corporelle. C’est un problème de gestion, et de gouvernance au niveau d’un pays. C’est donc un problème d’ordre structurel. Son origine provient de l’Homme, donc de nous, les Malgaches, qui avons voté pour nos dirigeants. Soyons honnêtes, cela n’émane ni des étrangers, ni des bailleurs de fonds. La capacité financière de notre pays ne permet pas de dégager un budget de plusieurs dizaines de milliards pour financer toutes les infrastructures indispensables au décollage économique de Madagascar. Aucun bailleur de fonds privé ou public ne viendra nous prêter une telle somme compte tenu de la crédibilité des dirigeants successifs. Je vous révèle qu’en 1992, les bailleurs de fonds voulaient la fermeture de l’IMI en supprimant la subvention budgétaire, et bloquaient tous les financements du Canal des Pangalanes.

Par la suite ?
À leur grande surprise, deux ans après, l’IMI fonctionnait 24h/24h et les transports des containers étaient assurés par le Canal. Les exportateurs de girofle, de café, de poivre, de letchis obtenaient leur connaissement au départ du port de Mananjary. Ces résultats me permettaient de devenir une personne réfèrente auprès d’eux. Ensuite, j’avais l’occasion de les interroger sur la faiblesse du montant de leurs engagements. Et leur réponse a été claire : nous n’avons pas confiance en vos dirigeants ! C’est dire que la confiance constitue un capital important pour les bailleurs et les personnalités d’État étrangères. Le Net facilite l’obtention rapide de votre cursus qui leur permet de juger votre personnalité. Mais cela ne suffit pas, il faut savoir valoriser notre richesse en capital.

Vous abordez là des pistes purement politiques…
Écoutez. Tout ce qui est créé par l’homme, peut générer des problèmes structurels : les lois, une entreprise, une administration, un gouvernement, un État. La responsabilité de ces lois électorales relève tout d’abord des intellectuels ou des juristes qui ont rédigé des textes qui valident l’exclusion et les fraudes, contraires aux principes d’une élection libre, juste et transparente. Ça passe ou ça casse ! C’est un coup de poker ; ils restent toujours dans leur tour d’ivoire. Ça passe, leur Président reste toujours là, si ça casse, on risque de s’acheminer vers une Transition. Nous avons déjà vécu la même méthode, comment on faisait durer une Transition politique pendant… cinq ans ! Ils ont créé volontairement une situation de crise politique qu’ils pensaient maîtriser.

Cela consiste à quoi ?
Pour moi, il faut combattre cette infantilisation du peuple malgache. J’ai eu le privilège de vivre ma jeunesse militante auprès de Dada Monja, de vivre le mouvement populaire à côté du Pasteur Richard Andriamanjato en 1991, puis une simplicité de vie avec un président de la République, le Pr Albert Zafy. Ils ont marqué ma conscience, mon caractère, et influencé mon comportement et « redresser, bâtir et partager » sont devenus des valeurs intégrantes de ma vie. Comment oublier les moments exceptionnels d’avoir pu discuter, déjeuner avec le Pr Albert Zafy quelques jours avant sa mort. Une vision politique devient ainsi indispensable pour réaliser ce miracle économique. Ce dont le pays a besoin, c’est un nouveau leadership qui aspire une confiance et qui sait défendre les intérêts du peuple. Conduire un dialogue social avec sagesse et apaiser les esprits nous manquent dans le pays, à cause des crises politiques successives. Il importe de tirer des leçons de Nelson Mandela qui a su bien mener la société sud-africaine après l’apartheid !

Propos recueillis par Éric Ranjalahy