Interview

Samuel Rabemanantsoa – « À Madagascar, qui ne dit mot conteste »

Samuel Rabemanantsoa, sociologue, ancien secrétaire général de l’Union des Syndicats Autonomes de Madagascar (USAM), aujourd’hui à la retraite, vient de sortir deux livres consacrés au monde syndical en général, malgache en particulier. Le premier tome traite de l’Histoire du syndicalisme, le second pose les questions du syndicalisme pour Madagascar. Il nous livre les grandes lignes de ses réflexions dans cette interview

Comment se porte le monde syndical à Madagascar ?

Il ne se porte pas bien. Dans l’un des livres que je viens de publier, intitulé « Quel syndicalisme pour Madagascar ? » je me suis penché sur la représentativité des travailleurs. Le SSM affirme qu’il regroupe soixante dix syndicats en son sein. Le CTM dont l’USAM que j’ai dirigé de 1994 à 2014, fait partie, regroupe dix syndicats. Ces 85 syndicats en totalité, ne représentent que 3% du secteur formel avec un taux de syndicalisation de 10%. Il faut bien le dire, les syndicats malgaches ne sont pas en position de force.

A quoi cela est-il dû selon vous ?

J’ai observé des statistiques tirées de la Loi de Finances et de celles établies par la Caisse nationale de prévoyance sociale ou CNAPS en 2016. Si l’on considère que la population totale de Madagascar serait de 24 à 25 millions, la population active devrait donc aller dans les douze à treize millions. Parmi elle, seules 780 000 sont recensées dans le secteur informel. Où est passé le reste ? Je pense que les syndicats n’ont pas leur raison d’être si, et je tiens à le souligner, le secteur informel n’est pas tenu en compte.

Dans votre livre vous prônez notamment le management syndical. Qu’est-ce que c’est ?

En 1989, je suis allé suivre une formation à Caracas, au Venezuela. Ce pays de l’Amérique latine possède une université des travailleurs. J’ai pu constater que les syndicats pouvaient tenir tête aux fonctionnaires de la Banque Mondiale ainsi qu’à ceux des Nations Unies. Je me suis alors promis, qu’une fois à Madagascar, je professionnaliserai le syndicalisme. Pour ce faire, j’ai commencé à l’appliquer au sein de l’USAM. J’ai formé la relève, envoyé des syndicalistes en formation à l’extérieur, en Europe et en Afrique. Malheureusement, certains se sont laissés amadouer par le patronat et n’ont pas su résister aux promotions qu’on leur a fait miroiter. D’autres ont choisi de jouer un jeu personnel en tirant les bénéficies des formations pour leur propre compte.

Qu’entendez-vous par professionnalisation du syndicat ?

Le professionnalisme syndical possède toutes les compétences et les expériences qui permettent de protéger le travail, les travailleurs et l’économie du pays. C’est ce que j’ai pu constater chez les syndicats que j’ai vus à l’extérieur du pays.

Existe-t-il un syndicalisme propre à Madagascar ?

Avant de répondre à cette question, je vais peut-être rappeler brièvement les débuts du syndicalisme. Il y a eu d’abord les compagnonnages, les sociétés de secours mutuels comme il a pu en exister en France, ou encore les corporations qui ont été des éléments précurseurs. Mais les syndicats proprement dits n’ont été créés qu’il y a 200 ans. La loi pour la coalition des travailleurs est sortie dans les années 1800. En 1886, la grève de Chicago a
permis aux travailleurs d’obtenir les huit heures de travail par jours. En 1895 naîtra la Confédération française des travailleurs. L’avènement du syndicat a été favorisé par le machinisme, par le rapport entre l’employeur, détenteur des moyens de production et l’employé force productive.

Il n’y a donc pas un mais des syndicalismes ?

Effectivement, le syndicat est né en Occident, mais chaque pays a son interprétation de la lutte syndicale. Les coalitions européennes, dont les françaises, militent pour le changement fondamental de la société. Le syndicalisme anglais, que l’on surnomme également le « tradunionisme », a pris place au sein du parlement. On verra rarement les syndicats anglais descendre dans la rue. Le syndicalisme américain n’est pas non plus coutumier des grandes grèves. Ils sont pour le contrôle de la production et de la légalité des entreprises. Le syndicalisme allemand est pour la cogestion et prône ce que l’on appelle le syndicalisme réformiste. Puis il y a eu le syndicalisme socialiste né en Union soviétique. Le syndicat est inféodé au parti unique.

Et donc, Madagascar ?

A Madagascar, le syndicalisme est né dans les années 1930. Sous la colonisation. Quand le syndicalisme a été introduit à Madagascar, il n’a pas tout de suite pu obtenir une assise. A la fin de la deuxième guerre mondiale, des promesses ont été faites aux pays qui ont participé à la guerre. On leur avait promis l’émancipation. Hors nous avons vu qu’à Madagascar, il s’est passé le contraire. En 1947, ce désir d’émancipation a été violemment réprimé. Le syndicalisme à Madagascar est aussi fortement associé au nationalisme, à l’appartenance à la religion. Je dis donc que nous sommes encore en train de chercher la raison d’être du syndicalisme malgache.

Comment les syndicats malgaches peuvent-ils défendre les travailleurs ?

Par le biais de l’outil syndical. Cet outil se base sur les lois existantes. L’outil syndical est l’ensemble des moyens de réponses aux défis posés par rapport aux problèmes des travailleurs.

Nous voyons en ce moment des syndicats défiler sur la place du 13 mai. Serait-ce là la particularité malgache ?

Non. Les descentes sur la place du 13 mai ne sont que conjoncturelles. Elles ne définissent pas la particularité du syndicalisme malgache. Prenons l’exemple des sensibilisations ou des mobilisations entreprises dans nos campagnes. Les villageois vont acquiescer en premier lieu, mais quand vous reviendrez vers eux, vous verrez que rien ne sera fait. Le Malgache ne manifeste pas ouvertement sa désapprobation. Si les gens défilent place du 13 mai, c’est parce qu’ils auront accumulés leurs ressentiments pour enfin les laisser exploser. Ce n’est pas à proprement dit une lutte ou une revendication. S’il fallait trouver une formule, je prendrais celle-ci : On dit souvent : « qui ne dit mot consent », mais chez les Malgaches, « qui ne dit mot conteste. »

 

Propos recueillis par Rondro Ramamonjisoa. Photos Tojo Razafindratsimba