Interview

Olivier Jaomiary – « La Jirama adopte désormais un nouveau type de management »

Une année après sa nomination comme Directeur général de la Jirama Olivier Jaomiary dresse un premier bilan encourageant, en dépit des difficultés rencontrées. Il entend insuffler une autre forme de management pour obtenir des résultats probants

Voilà maintenant une année que vous êtes à la tête de la direction générale de la Jirama. Quelle perception faites-vous de cette société d’État d’eau et d’électricité ?

D’amblée, prendre la direction générale de la JIRAMA fait peur de par sa situation surtout quand on vient du privé comme moi ! Mais au bout d’un an de domptage – si je peux me permettre – mon équipe et moi sommes prêts à relever le défi pour une gestion saine basée sur la performance, la modernisation du management et l’intégration des nouvelles technologies de communication et d’information afin de satisfaire les clients et changer l’image d’une société d’Etat en état de délabrement.

Un nouveau souffle alors?

Des années durant, l’état d’esprit de certains collaborateurs à la JIRAMA s’est détérioré et on s’est contenté de gérer des problématiques qui minaient cette entreprise depuis, pourtant, nous avons du « taff » à faire : des redressements, de changement de mentalité, de changement de mode de fonctionnement, en somme tout est à refaire tout en tenant compte de l’avantage et des inconvénients de cette entreprise étatique sur le marché de l’électricité et de l’eau. Désormais nous sommes au 21è siècle et cette entreprise devrait être gérée autrement qu’il y a 20 ou 30 ans. Place à la culture du résultat et de la performance. Bien entendu tout ne se fera pas en un an, mais tant que la volonté et l’envie de revoir une entreprise viable à forte participation étatique sont là, il n’y a pas une ombre de doute dans la réussite :  « Faire de chacun un stakeholder, investi dans notre réussite. »

Venant de quelqu’un de l’extérieur, comment ont été perçues vos nouvelles orientations ?

Si j’ai utilisé le mot « domptage » au début de notre entretien c’est que rien n’était gagné d’avance. Il y avait des habitudes qui s’étaient installées ici depuis longtemps, donc nous étions et nous sommes encore en plein redressement par le biais de dialogues, mais aussi des rigueurs et de culture de résultat. Point de copinage, plus de « akamakamage » ce qui nous a valu des réticences de part et d’autre mais la force de persuasion l’a remporté. Nous arrivons quand même à imposer progressivement une nouvelle dynamique à la JIRAMA. Les collaborateurs ne sont pas contre d’après moi, mais ils ont besoin d’être rassurés et écoutés. Ce n’est pas encore la lune de miel ici mais vers de l’eau potable et une relation moins électriques entre le nouveau staff et l’ensemble du personnel.

Alors, vous allez passer au dégraissage du personnel dont l’effectif semble être pléthorique par rapport au nombre des abonnés ?

Il n’est pas toujours indiqué de faire des études comparatives, benchmark, de ce qui se fait ailleurs par rapport au cas de la Jirama. Cela doit tenir compte d’autres paramètres que le ratio que vous évoquiez. Comme la procédure, la vision, la stratégie, les compétences de chaque salarié, les rémunérations, les motivations et célébrations. Une cohérence, une synergie entre ces considérations influencent le rendement de chacun. Ceci étant, la direction générale n’a pas l’intention de procéder à une compression massive des 5.800 employés. Mais des évaluations au cas par cas se feront. Nous, les nouvelles têtes, formons un premier cercle du changement. Nous avons l’obligation de donner le bon exemple pour faire tache d’huile. Le long de la hiérarchie décisionnelle, du sommet à la base.

Vous êtes plutôt optimiste pour arriver à faire bouger les lignes ?

J’ai eu de la chance avec la mise en exécution du Projet d’amélioration de la gouvernance et des opérations du secteur électrique, PAGOSE, financé à hauteur de 65 millions de dollars par la Banque mondiale. Car la bonne gouvernance constitue un des mes axes prioritaires. J’ai toujours dit et affirmé que ceux qui veulent travailler restent. Ceux qui n’en n’ont pas envie peuvent aller voir ailleurs. Un discours un peu brusque mais c’est ma façon de gérer. Par contre, j’ai eu moins de chance avec l’imminence des élections avec les turbulences qu’elles génèrent. En fait, plusieurs forces d’influence gravitent autour de la Jirama. Les politiques, les consommateurs ou le public, les syndicats, les fournisseurs. Il est impératif de savoir ménager les susceptibilités des uns et des autres et surtout de voir l’intérêt de l’entreprise en tant que service publique et entreprise commerciale à la fois.

Selon vous quelles sont les problématiques de la Jirama ?

Pour ne pas compliquer les explications par des calculs fastidieux, disons que les coûts de production de l’électricité sont tirés vers le haut par les centrales thermiques. Soit 0,20 à 0,25 dollar le kilowatt. Alors que seuls 67% des ces coûts de production sont facturés. Nous accusons une perte de 33% au kilowatt. Cet indice est de 8% à Maurice. Avec des productions au mégawatt (MW), vous imaginez combien la Jirama perd en milliards d’ariary. Les hausses des tarifs aux abonnés impactent peu sur ce différentiel des coûts. Aussi, nous devons réduire ces coûts élevés de production, lutter contre les pertes d’origines technique et humaine. Tout en poursuivant les réformes structurelles citées plus haut.

Comment y parvenir ?

Nous allons réparer et réhabiliter les centrales thermiques avec des équipements vétustes et sans entretien depuis des années. Nous avons un parc de 40MW en fuel lourd à réparer, dont 26Mw à Tana et 19 en Régions. Pour celle de Mahajanga d’une puissance de 5 MW. Par le manque d’entretien, des machines de Vartsila devant fonctionner une vingtaine d’années, tombent en panne très tôt. Aussi, leur consommation au gas-oil augmente de façon exponentielle. Nous allons aussi faire du lifting pour les centrales hydroélectriques d’Andekaleka, de Mandraka, de Sahanivotry et d’Antelomita, afin d’assurer l’approvisionnement du Réseau interconnecté d’Antananarivo exigeant 230 MW en puissance de pointe. Par la combinaison de ces actions et le recours au fuel lourd, nous entendons réduire de façon considérable les coûts de production. Et entamer les renégociations des contrats très contraignants passés avec nos fournisseurs.

Et pour les pertes ?

Il y a plusieurs raisons qui expliquent la perte au sein de la JIRAMA mais permettez-moi d’en citer quelques unes :
– J’ai eu une réunion avec les chefs « fokontany » de la capitale pour leur demander une collaboration franche et sincère pour qu’ils dénoncent les branchements illicites. Car dans l’état actuel de nos dispositifs techniques, la Jirama est dans l’incapacité de les débusquer à temps. Mais cette pratique de dénonciation, à mon sens, a ses limites. Après les sanctions infligées, rien n’indique que les voleurs ne reviennent à la charge. Ainsi, nous proposons les compteurs prépayés et infalsifiables. Chemin faisant, nous encaissons des paiements avant les consommations, au contraire des compteurs traditionnels où, en plus des risques encourus, les règlements des factures s’étalent sur deux mois. Nous visons dans cette initiative les Petites et moyennes entreprises, PME, comme les soudeurs, les artisans utilisant des machines à bois, les poissonneries, les épiceries.
– Les coupures et délestages aussi sont des pertes pour nous JIRAMA. Je souhaite juste apporte quelques précisions sur la différence entre délestage et coupure, c’est que l’un est à notre initiative dans le rationnement des carburants et/ou des courants par exemple, mais les coupures sont indépendantes de notre volonté. Ce sont des pannes techniques qui surviennent dues à la vétusté des matériels et/ou des surtensions. Donc nous sommes perdants aussi en cas de coupures car nous perdons du temps et des heures dans la mobilisation du personnel qui est déjà très demandes dans la journée et nous risquons de perdre aussi des clients et aussi nos performances en prennent un coup.

Enfin beaucoup de choses sont à dire et à raconter mais je pense que c’est inutile de les étaler ici.
Et à propos des nouveaux branchements, où en êtes-vous ?

Il y avait 30 000 demandes en souffrances. Nous essayons de les satisfaire d’ici le mois de juillet. Pour éviter des tentatives de corruption, toujours à craindre après une longue attente, les programmes des connections sont affichés en public dans les agences concernées. Une forme de transparence dans la droite ligne de la bonne gouvernance que nous prônons.

Vous avez d’autres options à proposer ?

Sauf dans la capitale où des unités industrielles sont implantées, la consommation dans le reste du pays est à fort taux des ménages. C’est pourquoi, la Jirama va implanter l’hybridation dans 45 villes. À l’exemple de Maevatanana où le solaire assure l’alimentation électrique toute la journée jusqu’à la tombée de la nuit. Ce qui permet aux centrales thermiques de bien se reposer. Nous estimons réaliser ce projet d’ici la fin d’année. Compte tenu de ces actions à mener, l’équilibre financier, ou seuil de rentabilité, coûts et pertes s’annulent, devrait être atteint d’ici 2020.

Les employés de la Jirama sont souvent accusés d’abuser de leurs privilèges pour des consommations d’électricité bien au-delà de leurs droits ?

J’ai incité les chefs « fokontany » et toute personne soucieuse de notre entreprise commune à nous prévenir s’il existe des cas avérés. Il est erroné d’insinuer qu’ils sont à l’origine des délestages et des coupures d’électricité. Je précise tout simplement que ces avantages comme tant d’autres dans une entreprise quelconque, ne représentent que 3% du salaire de l’employé. S’il dépasse ses privilèges, il paie le surplus.

Propos recueillis par Éric Ranjalahy. Photos Mamy Maël