Interview

Claude Raharovoatra – « Le SEMPAMA aura son candidat à la présidentielle »

Las de jouer la courte échelle aux partis politiques, les syndicalistes vont piétiner leur platebande. Ils auront un candidat à la présidentielle selon Claude Raharovoatra, président du SEMPAMA

Madagascar entame une réforme de son système éducatif, qu’en pensez-vous en tant que technicien de l’éducation ?

L’éducation en Afrique en général est encore inadaptée. Elle est souvent le reflet des valeurs étrangères – celle de la France en l’occurrence chez nous à Madagascar – au contexte socio-culturel de ces pays où elle est dispensée, contribuant ainsi non seulement à aliéner culturellement la minorité à laquelle elle s’adresse, mais aussi à marginaliser la grande majorité des populations qui ne peut encore en bénéficier.

Alors?

C’est pourquoi, en plus des tentatives visant à démocratiser l’éducation, les efforts doivent tendre à mieux équilibrer le contenu en augmentant la part réservée à l’enseignement des valeurs culturelles endogènes par rapport au poids des cultures extérieures, sans pour autant rejeter ces dernières.
Il est aussi nécessaire que ce contenu éducatif pourvu d’un élément culturel endogène habilement combiné aux exigences du progrès soit transmis par les voies les plus appropriées pour toucher la majorité. Nous sommes un pays privilégié pour y arriver par la possession de notre Langue nationale.

Le SEMPAMA par exemple, a toujours milité en faveur des enseignants, que pensez-vous avoir apporté à ces derniers aujourd’hui  ?

Dans notre société en crise où l’urgence criante et permanente frappe dans tous les domaines de la vie, les choix à faire sont à la fois immédiats et radicaux. Éduquer ou sombrer. C’est bien ainsi que se pose l’interrogation de l’avenir pour le SEMPAMA. Or, nos jeunes actuels vivent dans la vacuité éducative : le système traditionnel a été perdu sans qu’une relève ait été assurée. En reconduisant, même avec quelques aménagements, l’école conçue à l’origine pour la reproduction de la Fonction publique du colonisateur, Madagascar pourrait faillir à sa mission d’éducation d’une société d’initiative, de création, de développement.
Animé d’un esprit rassembleur et fédérateur, nous avons pu aider les enseignants à mieux saisir et mieux comprendre l’évolution des relations entre eux, de l’individualisme à la coopération organisée au sein d’une équipe permanente. Ils sont conscients qu’ils sont le socle, la clef de voûte du développement –Le SEMPAMA est un organe d’interpellation et un groupe de pression en matière d’éducation. Il est incontournable.

Croyez-vous donc que le syndicalisme a encore le pouvoir de changer les choses de nos jours ?

Certainement. L’ambition du SEMPAMA est de lancer le débat sur le changement majeur d’attitudes et d’orientation qui devait présider à l’engagement vers et dans l’éducation pour tous. Le progrès d’une société dépend du niveau général d’instruction atteint par sa population. C’est dire que le système éducatif devrait être assez souple pour être offert à tous, enfants, jeunes et adultes, femmes et hommes. Répondre à la demande des utilisateurs, particulièrement à celle de ceux engagés dans la vie active, devient le défi désormais lancé aux éducateurs.

Quelles perspectives?

L’entrée dans le troisième millénaire est marquée par des bouleversements qui remettent en cause les certitudes d’hier et vont donc contraindre les sociétés à réinventer le sens de la vie, à mettre en place les bases d’un monde viabilisé. Poussé comme beaucoup de pays dans l’aventure combien aigüe et périlleuse de la mondialisation, Madagascar, dans sa diversité, doit inévitablement, dans une démarche critique, se ré-enraciner afin de mieux asseoir sa personnalité sociale, de bien fonder sa modernité sur ses valeurs propres porteuses d’avenir, et de vivifier son rôle créatif dans l’enfantement d’une nouvelle ère.
Cet investissement impératif pour le pays, dans l’histoire du monde, exige la réhabilitation du processus éducatif que les crises obligent à reposer au niveau tant familial que social. Retrouver une place en rapport avec son poids démographique dans l’épopée – monde exige de Madagascar une option véritable, un engagement quasi obsessionnel « en éducation ».

Le SEMPAMA semble être sur tous les fronts y compris politiques. Quelle est exactement votre position aujourd’hui ?

Outre sa philosophie et les grands principes, le SEMPAMA s’attelle à les concrétiser en réalité palpable. Nous avons actuellement près de 150 jeunes patriotes formés. Des parents, autres citoyens convaincus de l’importance de l’éducation peuvent adhérer au « Vovonan’ny Mpisehatra eo amin’ny Fanabeazana » – Une initiative du SEMPAMA pour que tout le monde puisse participer au choix d’éduquer pour que le pays ne sombre pas dans l’abysse incommensurable de la pauvreté.
Nous sommes ainsi sur tous les fronts car l’interdisciplinarité, étant susceptible de déclencher la synergie favorisant imagination et création, sera recherchée dans tout enseignement au service du développement, y compris dans les formations dites spécialisées de l’enseignement supérieur.
Une réflexion sur l’éducation apparait donc comme primordiale. Elle doit être située dans une perspective positive qui prend en comptes toutes les dimensions des aspirations de l’homme considéré en tant que finalité et agent central du développement. Les buts de l’éducation ne doivent pas être définis uniquement à partir des exigences d’ordre économique : ils doivent aussi prendre en compte les valeurs culturelles et les aspirations spirituelles des individus, des communautés et, par-delà, de l’humanité. La dimension éthique et culturelle de l’éducation doit accompagner sinon orienter celles qui se rapportent à la qualité de la vie et de l’environnement. Mais les valeurs doivent être assumées librement et dans la conscience d’une solidarité nécessaire aujourd’hui moins que demain. Dans cette perspective, les valeurs de solidarité de la société malagasy devront être conservées et développées. À côté de ces valeurs, il s’agira – par une appropriation de l’espace de vie par l’enfant – de la faire passer de la responsabilité collective à la responsabilité individuelle. De la même façon, il y aura lieu de substituer la notion de bien commun à celle de bien clanique.

Vous-même, vous êtes critiqué d’avoir gardé le silence lorsque vous étiez conseiller à la primature. Finalement le syndicalisme n’est-il pas un moyen de conquérir les sièges ?

Cela dépend de chaque individu et de ses convictions intimes – Le SEMPAMA a actuellement deux décennies d’existence – ma conviction que c’est l’éducation qui est la clef de voûte, le socle de tout développement et progrès du pays reste intact. Si je me taisais en tant que conseiller, c’est un comportement citoyen de respecter le devoir de réserve de par la fonction que j’occupais – C’est du temps où j’étais à la primature que le SEMPAMA a pris une part active à la conception et à la création de la Solidarité Syndicale de Madagascar – SSM – dont je suis un des vice-présidents actuellement. Le SEMPAMA s’est mué aussi en Confédération Syndicale qui regroupe maintenant les enseignants et les personnels administratifs du Ministère de l’Éducation Nationale, ceux du Ministère de l’Emploi de l’Enseignement Technique et de la Formation Professionnelle et ceux du Privé. Le SEMPAMA compte 57 742 responsables sur tout le territoire national.

En tant que syndicaliste, qu’attendez-vous exactement des dirigeants ?

L’éducation pour tous, initiative dont les tenants du pouvoir s’y sont souscrits doivent la traduire en action concrète. Ils devraient s’efforcer de développer l’apprentissage de l’initiative, de la curiosité, du sens critique, de la responsabilité individuelle, du respect des règles collectives, du goût du travail manuel. Les apprentissages se feraient au moyen d’activités d’éveil dont les objectifs pédagogiques seraient aussi de donner le sens du respect de l’environnement et, d’une façon plus globale, de rendre l’apprenant acteur dans la démarche éducative, en développant en lui la fringale de la connaissance. Il faudrait pour cela susciter le goût d’apprendre, de lire, de compter, d’écrire, de savoir se servir de ses mains, etc.
Dans une période où la noble cause des droits de l’homme est constamment évoquée, il serait d’une importance capitale qu’un vaste mouvement de solidarité internationale puisse contribuer à garantir à toutes les communautés humaines l’un des plus fondamentaux de ces droits, le droit à l’éducation. Cette solidarité devra venir soutenir aussi bien l’action des politiques que l’effort des intellectuels, chercheurs, décideurs, populations d’Afrique, en faveur de l’éducation pour tous.

Ce soif de changement ne vous rend-il pas vulnérable aux manipulations politiques ?

Le SEMPAMA a sa place actuellement au sein de la société malagasy. Comme le dit notre proverbe « Hazo avo halan-drivotra », les manœuvres et manipulations de tout bord ne manquent pas pour le déraciner complètement. On a créé divers sempama avec quelques qualificatifs pour le noyer. Mais on est encore là – Le SEMPAMA original et authentique tient toujours, le SOA dirait l’autre. Il n’y a jamais eu de dissidences au sein de notre syndicat – Ce sont les médiocres et les véreux qui ont accepté ces offres de division. Heureusement d’ailleurs pour nous, car cela nous a permis de séparer les bons grains de l’ivraie.
Pour nous dirigeants, les sirènes politiciennes ne manquent pas. Nous avons tout simplement notre conviction qui demeure inébranlable et à toute épreuve, car il y va de l’avenir de notre beau et béni pays.
Le SEMPAMA assume la responsabilité de tout ce que vit actuellement le pays. Depuis l’indépendance jusqu’à ce jour, tous ceux qui dirigent le pays sont passés par nous. Et voilà le résultat : des responsables qui se rejettent la culpabilité.
Depuis 2014 notre assemblée générale a décidé que désormais nous allons prendre notre responsabilité et allons prendre notre destinée et celle du pays en main – Nous allons donc changer l’histoire pour ne plus la subir.

Mais comment ?

Il ne s’agit pas de nous révolter mais d’utiliser la pédagogie et l’andragogique au sein de la population adulte, c’est-à-dire, au sein de la communauté ou nous sommes. Nous faisons nôtre ainsi la philosophie d’Einstein qui disait  que : « le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire ». Pour la prochaine élection présidentielle, le SEMPAMA ne veut pas être exploité simplement pour permettre à d’autre d’accéder au pouvoir. Le candidat qui aura notre soutien sera celui qui aura signé un véritable engagement en faveur de l’éducation et des enseignants selon la philosophie et les valeurs que nous défendons. Le cas échéant, une décision a déjà été prise au sein du comité central et du bureau National, et ayant eu l’aval de toute la hiérarchie que pour cette prochaine élection présidentielle, le Sempama aura son candidat qui sera issu de ses membres ou de son instance dirigeante pour bien prendre en main sa destinée et celle du pays. Une prise de responsabilité sans précédente dans l’histoire du pays pour un syndicaliste comme c’était le cas pour Lech Walesa en Pologne en 1995, Lalou Da Sylva au Brésil et bien d’autres encore.

Le fait que les leaders sont politiquement marqués n’a-t-il pas détruit votre crédibilité ?

L’éthique et la déontologie veulent que nous, dirigeants, n’ayons pas d’appartenance politique. Politique dans le sens parti – ce qui n’empêche qu’il y ait parmi nous quelqu’un qui a une obédience ou une tendance à la philosophie de tel ou tel parti. Mais comme dans les églises ou les temples qui se respectent, ces options ne se sont jamais manifestées dans les débats purement syndicaux – Le fait d’affirmer qu’un de nous appartient à tel ou tel parti est une affabulation ou pure vue de l’esprit de celui ou celle qui l’affirme. C’est aussi un moyen de nous salir aux yeux d’une population qui commence à en avoir assez de ces politiciens nomades politiques et qui ne font que ternir le sens noble du terme.

Vous-même, vous étiez particulièrement actif lors de la démonstration de force ratée du SSM à Anosy. N’était-ce pas un signe que le syndicalisme a perdu sa force ?

C’est vrai que le syndicalisme cherche un nouveau souffle. La conjoncture et le contexte actuel sont politiques. Je tiens à préciser ici que nous faisons de la politique. C’est une politique syndicale – Nous nous soucions du bien être des travailleurs, salaire et conditions de travail surtout.
Loin d’adhérer à une politique politicienne, nous sommes pour la plupart de fins politiciens – Aucun politicien ne pourra donc nous berner ou nous induire à faire telle ou telle démarche qui ne pourra qu’avantager sa politique et ternir votre image.

Vous plaidez quoi?

Si vous affirmez que la démonstration de force du SSM à Anosy a été ratée, c’était voulu et délibérée de notre part. On voulait ce jour-là que nous soyons un pion d’une politique politicienne – Nous n’avons pas mordu à l’hameçon. La présence massive des forces de l’ordre témoignait de cette velléité de nous embarquer dans une malencontreuse aventure – En témoignait aussi les poudres blanches répandues dans la voiture de notre présidente.
Aux yeux de la population, gavée qu’elle est, que notre manifestation est politique et habituée à ne voir aucun dirigeant à l’heure indiquée, qu’elle ne fut sa surprise en constatant que tous les leaders étaient présents, du début à la fin du rendez-vous.
Je tiens à souligner ici que le SSM compte à présent 70 syndicats de tout bord membres et qu’elle est ainsi le plus grand rassemblement de syndicats à Madagascar.

Propos recueillis par Garry Fabrice Ranaivon.

Photos Mamy Maël